19 September 2018 - Newsletter

Une pièce de théâtre… pour retrouver un instant la mémoire

Après le ski, le théâtre ! La résidence du Lac repousse décidément toutes les limites lorsqu’il s’agit de faire vivre à ses résidents des expériences inédites et de valoriser leurs capacités et leur créativité.

Le 21 juin dernier, le Théâtre El Zocalo de Barcelonette affichait complet pour la première (et unique) représentation de la pièce « Le Petit Prince perd la mémoire ». Un rendez-vous inédit avec les résidents de l’Ehpad du Lac (04), spécialisé dans la prise en charge de la maladie d’Alzheimer, venus raconter l’histoire du Petit Prince devenu vieux, qui vit sur la planète « Joublitout » et qui, pour retrouver sa mémoire un instant, voyage sur la planète des émotions.

2 ans

C’est le temps qu’il aura fallu pour faire mûrir ce projet ambitieux. Deux ans de travail et « surtout d’observation », souligne Valérie Girard, AMP de l’Ehpad, initiatrice de ce projet. Tout a commencé dans le cadre des ateliers d’expression corporelle, lorsqu’elle a observé, justement, la créativité des résidents et leur capacité à faire des gestes beaux et cohérents, malgré l’avancée de la maladie. « Un résident qui ne sait pas se servir de sa brosse à dent le matin, est capable dans cet atelier de représenter de façon cohérente la colère, la tristesse, l’amour ou encore la honte. »

Par le biais des émotions, en effet, ces personnes âgées parviennent à se recadrer dans la réalité et retrouvent leur mémoire. D’autres ateliers manuels et conversationnels ont alors été construits par les équipes autour des émotions, jusqu’à donner forme à un scénario, un décor … et à une joyeuse troupe de théâtre de 10 résidents.

Et c’est dans une véritable salle de théâtre que cette troupe a fait voyager durant plus d’une heure le public sur les planètes des émotions. Premier stop : la planète de la peur. Sur une musique appropriée, choisie par les résidents, un des acteurs présente la planète, tous les autres représentent cette émotion avec leur corps et vient enfin le tour du lecteur, qui récite les textes issus des ateliers conversationnels de tous les résidents, et notamment les membres de la troupe décédés avant la représentation. L’initiatrice du projet nous raconte : « certains ont parlé de leur peur de l’instituteur qui tape sur les doigts, d’autres de la guerre et des Allemands. On n’a rien changé. C’est pour ça que c’est beau et que ça a pris. C’était authentique ».

Partir des capacités des résidents

Mais Valérie Girard insiste : « ce sont les résidents qui ont porté le projet, nous les avons accompagnés pour exploiter leurs capacités et leur créativité ». Un principe qui nous ramène bien entendu aux bases de la méthode Montessori, appliquée dans l’ensemble des Ehpad du groupe Colisée. La cheffe de projet s’y est d’ailleurs formée au cours de la préparation de la pièce. Elle en a ressorti de nombreux outils pour compléter le projet déjà bien amorcé. Mais pour elle, Montessori l’a surtout aidée à « ne plus avoir peur de demander la coopération des résidents. C’est déjà ce que je faisais et cela m’a confortée dans l’idée que je faisais bien ».

La boite à outil montessorienne lui a également inspiré une autre idée. Elle a demandé à une résidente de 97 ans d’écrire au Maire de Barcelonette pour lui demander de leur prêter le théâtre de la ville pour leur représentation. Quand le Maire lui a répondu qu’il avait arrêté 2 dates pour la répétition générale et pour le spectacle le 20 et le 21 juin, la résidente ne se souvenait plus lui avoir écrit. Mais après explications de l’équipe, elle s’est promenée toute la journée dans l’Ehpad avec sa lettre en clamant combien elle était honorée.

Mais tout cela n’aurait pas été possible sans un travail d’équipe harmonieux. « C’était tellement important et tellement un gros travail que pour que cela fonctionne, il fallait obligatoirement emmener avec moi l’ensemble de l’équipe », nous confie Valérie Girard. C’est donc toute la résidence qui a vécu pendant plusieurs semaines au rythme du Petit Prince…. et qui a été impactée par ce projet ambitieux : les familles, fières et amusées, les professionnels, plus soudés que jamais, les spectateurs curieux qui ont envoyé des lettres pour exprimer leur surprise et leur émotion durant la pièce mais surtout les résidents, qui ont réalisé une prouesse dont peu les auraient crus capables. Durant 1 heure et vingt minutes, la joyeuse troupe du Lac s’est représentée devant 200 personnes, sans encombre. 1h20 de concentration, de chorégraphie, de cohérence, de beauté… un exploit pour certains dont la maladie est déjà très avancée. Un exploit qui nécessitait, une fois encore, de ne pas se poser de limites.

Pour en savoir plus, découvrez le témoignage de Valérie Girard, AMP à la résidence du Lac et Françoise Lagier, parente de l’un des membres de la troupe.

Valérie Girard,
AMP depuis 9 ans dans la Résidence du Lac

Comment est né ce projet ?

Il a fallu presque deux ans pour préparer cette pièce. Tout a démarré avec les ateliers d’expression corporelle, au cours desquels j’observais depuis longtemps la créativité des résidents et leur capacité à faire des gestes beaux et cohérents, malgré la maladie.

A cela se sont ajoutés des ateliers conversationnels. Les résidents évoquaient des émotions comme la joie, la colère, l’amour ou la honte… et nous notions tout ce qu’ils disaient. C’était incroyable, il n’y avait pas d’incohérence : la même personne de 90 ans qui déambule le matin pour « chercher sa maman », me répond l’après-midi, quand je lui demande sa plus grande peine, « l’enterrement de ma mère ». Par l’émotion, elle se recadre dans la réalité.

Nous avons ensuite démarré des ateliers créatifs pour représenter ces émotions. C’est les résidents qui nous guidaient : « Pour la colère, on va prendre du rouge, faire des éclairs, parce que ça pète ! ».

A partir de là, j’ai eu l’idée d’une pièce de théâtre : l’histoire du Petit Prince qui a vieilli, qui vit sur la planète « J’oublitout » et qui voyage sur les planètes des émotions pour retrouver un instant sa mémoire.

Et comment s’est préparée la pièce ?

On a expliqué aux résidents ce que nous préparions et ils venaient librement aux ateliers. Quand on a décidé de monter la pièce, la troupe s’est constituée naturellement. Certains sont décédés pendant la préparation mais nous avons pu lire leurs textes. Nous étions finalement 10 résidents et 4 soignants sur scène. Mais toute la résidence a vécu au rythme du Petit Prince et tous ceux qui le pouvaient sont venus assister à la pièce.

Nous avons beaucoup répété mais pour nos résidents qui n’ont plus de mémoire, les répétitions étaient toujours nouvelles. Et c’est ce qui a été exceptionnel. Tout au long de la préparation, on était de plus en plus ensemble, de plus en justes et authentiques.

Pour préparer les résidents à ce qui allait se passer dans le théâtre, nous sommes allés plusieurs fois visiter les lieux, simuler un lever de rideaux, ajuster le son et l’éclairage avec le régisseur. Le jour J, tout s’est bien passé… mais j’avais préparé un plan B au cas où : un grand gouter dans le hall d’entrée.

Quels sont, selon vous, les bénéfices d’une telle initiative pour les familles et pour les équipes ?

Je crois que les familles ont été profondément touchées et émues. Cela leur a fait du bien de voir leurs proches autrement que dans la maladie, de voir tant de beauté dans leurs actes.

Au sein de l’équipe, ce projet nous a soudés. On y a mis toute notre volonté et notre énergie dans ce projet commun… et on a eu peur ensemble !

Mme Françoise Lagier,
fille de Suzanne M., résidente depuis septembre 2017

Depuis l’extérieur, comment avez-vous perçu la préparation de ce projet ?

Le fil conducteur du projet était merveilleusement trouvé. Il a permis de travailler à la fois sur les capacités motrices, cognitives et créatives des résidents.

Et les équipes ont vraiment pris le temps de murir le projet, de l’amener de façon ludique. Tout s’est construit sur la base de la participation volontaire des résidents et on voyait qu’ils y prenaient tous du plaisir.

L’équipe a été super, très motivée. Tous les professionnels étaient attentifs, à l’écoute des envies et des idées des résidents, ce qui leur a donné envie de participer et a solidarisé le groupe. Ils ont su maintenir leur motivation, leur concentration et leur entrain tout au long de la préparation.

Et durant la pièce, pouvez-vous nous décrire ce que vous avez ressenti ?

En tant que fille de Suzon, j’ai été très fière. J’ai ressenti l’oubli de la maladie par le spectateur. Nous étions tous face à des artistes qui interprétaient leur rôle.

J’ai aussi été amusée, notamment par l’à-propos des résidents. Certaines choses avaient été préparées mais il y avait de la place pour la spontanéité et le personnel qui les accompagnait sur scène a joué le jeu.

Suzon nous a beaucoup faire rire. Elle lisait les textes d’autres résidents et les agrémentait de commentaires. Je l’ai découverte sous un nouveau jour. Dans le temps, cette maladie a un côté désinhibant qui, ici, a permis ces commentaires à la volée.

Quels sont, selon vous, les bénéfices d’une telle initiative pour les résidents et pour vous, familles ?

Comme je viens de vous le dire : une fierté partagée, tout d’abord.

Pour les résidents, cette expérience leur a permis de sortir de leur contexte « habituel » de maladie, en sortant de l’établissement, en rejoignant un milieu nouveau et en se produisant comme des artistes devant un public.

Les résidents et les équipes ont travaillé dur, notamment sur la concentration des personnes. Et les fruits de ce travail ont été perçus durant la pièce. Durant plus d’une heure, les professionnels sont parvenus à maintenir la troupe concentrée, dans le « ici et maintenant »… tout en faisant de ce moment un grand moment de joie. Les résidents ont librement partagé leurs émotions et leurs sourires étaient communicatifs.

Je trouve dommage qu’on ne communique pas plus sur toutes ces actions. C’est un exemple à donner à d’autres structures. C’est impossible à mettre en place dans le cercle familial mais l’effet de groupe a ici un effet très bénéfique et a permis de mener à bien ce beau projet.