22 juin 2020 - Newsletter

Témoignages : Il manque un printemps à ma vie

Par Gwenaëlle Caillibot, IDEC de la résidence Saint Martin (Mougins)

Je suis faite de granit, de vent, d’océan, de légendes d’Avalon, de sortilèges druidiques. Je suis une funambule sur le fil de l’humanité. Je connais mon âge en comptant mes printemps. Depuis quelques poussières de temps, je suis consciente de mon éphémérité ; je salue chaque seconde de mon existence en contemplant la beauté du monde, m’attachant à rechercher dans la nature la moindre lumière. Pour développer l’art de l’observation, je me suis débarrassée de quelques pelures superficielles, en savourant les délices du dépouillement et de l’énergie du vide.
Je caracole sur le fil de l’humanité, la tête levée vers les étoiles, récoltant des perles de vie, des gouttes d’amour, des bulles de rencontres. Allongée dans les herbes hautes, je m’enivre du printemps, ma saison préférée. Spectacle de voluptés, la saison met en scène de manière époustouflante, l’explosion exubérante de la vie. Chaque jour, la lumière remplit l’espace. La vie foisonne dans les arbres, les rivières, les ruisseaux, le chant des oiseaux et leurs parades amoureuses.

Mais…

Il a fallu qu’un invisible brin d’ARN secoue le fil de l’humanité, poussant dans les abîmes, des funambules comme moi. Ce brin a tissé une toile épaisse de nuit, recouvrant ma vie, paralysant mes mouvements, faisant naître au plus profond de moi la peur.

Je me suis soudainement trouvée hors calendrier, incapable de compter les heures, les jours, les semaines, les mois, les saisons. J’ai marché dans l’obscurité, ne reconnaissant rien, ignorant que le printemps continuait sans moi, trop occupée à me débattre et m’inquiéter pour les autres funambules !

Combien sommes-nous, qui pour se protéger, ont confectionné une chrysalide ?

Combien sommes-nous d’hommes-chenilles ?

Combien serons-nous à naître hommes-papillons se nourrissant de la vie en puisant le nectar de la tolérance, de la solidarité, de l’émerveillement, de la poésie, de la création, de l’essentiel ?

Je me suis réveillée chancelante, fragile, abasourdie ; puis reprenant mes esprits, j’ai défroissé mes ailes et compté mes printemps. Quelle immense tristesse, bien que les hirondelles dansent dans le ciel, il manque un printemps à ma vie.