22 juin 2020 - Newsletter

Témoignages : Journal de bord d’un directeur

11 MARS 2020 : ON FERME LES PORTES MAIS IL EST DÉJÀ TROP TARD….
Par Amélie Dogimont, directrice de la résidence Vaillant Couturier (Marly)

Décembre 2019, au coin du feu, je partage un repas avec ma famille en regardant de loin les premières annonces chinoises télévisées. Un virus agressif décime une ville, les scaphandres sont de sortie, comme pour une catastrophe nucléaire. Les rues sont désertes. Insouciante, je profite de cette belle soirée d’hiver.
11 mars 2020, l’annonce du gouvernement résonne, on se regarde tous, on ne sait pas encore ce qui nous attend. On ferme les portes mais il est déjà trop tard… Un infirmier nous prévient, un résident de l’unité « chauffe ».

14 mars, ce résident est hospitalisé. On le sait tous mais on préfère ne pas y croire. Voir partir pour le centre hospitalier l’un de nos résidents, apprécié de tous, c’est une première douleur. Et une crainte également. Et si les autres résidents étaient touchés ?

17 mars, un médecin traitant nous prévient de sa maladie et de son passage dans cette unité quelques jours avant le 11 mars, il s’excuse et la sentence tombe, il est bel et bien parmi nous.

Cela fait plusieurs semaines qu’on se prépare, on décortique les premières données sur l’ennemi, les généraux au siège et leurs soldats s’activent avec nous, on cherche partout des munitions, on forme les bataillons pour gagner le front, on sait que nos protégés peuvent en mourir et on sait que nous pouvons y laisser la vie. Quand vous n’avez jamais vécu une guerre, quel que soit votre âge vous êtes quand même un bleu !

On se regroupe ce jour là pour faire l’annonce. Malgré le tact, les mots choisis, les mines s’effondrent, certains versent une larme et la peur s’installe, les gens s’inquiètent pour eux, leur foyer.

18 mars, le front commence déjà à se clairsemer. On ne peut pas leur en vouloir. La peur s’est installée, mais l’adrénaline et le courage aussi. Ils nous aident à resserrer les rangs, à nous dire qu’ensemble on vaincra. Les petites mains s’activent comme jamais, chacun a son poste mais pas que. Avec la crise, tout le monde est multitâche, pour combler les vides, pour aider son compagnon d’armes ou juste parce qu’on veut donner le meilleur de nous-même.

L’ennemi continue à s’infiltrer dans une tranchée puis dans deux puis dans trois tranchées, on a l’impression que malgré nos efforts on ne s’en sortira pas. De jour comme de nuit, d’une tranchée à l’autre, c’est éprouvant. Notre attirail pèse une tonne, le casque, le pare balle, le fusil et tout le reste… Il ne faut rien oublier et on a du mal à respirer.

Nos protégés ne suivent pas vraiment nos consignes. On leur demande de rester cachés mais certains se promènent dans la tranchée permettant ainsi à l’ennemi de progresser. Il y a des blessés, beaucoup de blessés puis certains de nos protégés tombent. On pleure, les larmes coulent derrière le masque. « Putain de guerre » !

On reste plantés là au milieu du champ de bataille, impuissants. Certains de mes soldats sont touchés, ils ont peut-être mal tenu leur fusil ou peut-être que le meilleur se serait quand même fait toucher, qui sait… Ça m’est égal, ils se sont tous battus avec moi, c’est tout ce que je retiendrai.

Du coup avec mes capitaines, on a quand même dû redoubler de vigilance, on a essayé de bouger les lignes, de revoir le plan d’attaque. A force, la salive et les idées de génie s’épuisent mais personne ne baisse les armes. Allez, faut pas lâcher. Si on lâche, ils meurent tous !

On s’accroche, le siège nous aide, des alliés nous envoient des mots de réconfort, des fleurs, des chocolats, des gâteaux, des denrées alimentaires. Ils nous disent tout leur soutien, toute leur fierté que ce soit nous leurs soldats, et pas d’autres. Ça fait du bien.

1er Mai 2020, 41 jours de 41 nuits. On dirait bien que le soleil perce enfin, mettant en lumière tout ce que nous avons su protéger. On est fatigué mais qu’est-ce qu’on est bien. Demain sera un autre jour.

A ceux qu’on a perdus, à ceux qui nous ont fait confiance, à ceux qui nous ont aidés,
A vous mes soldats !
A nous tous.

Nos soldats-soignants se sont battus ardemment et je leur tire mon chapeau. Ils ont su me démontrer leur engagement sans faille, leur courage, l’étendue de notre cohésion d’équipe et leur bienveillance auprès des patients. Une véritable chaîne de solidarité s’est aussi organisée entre eux naturellement, covoiturage, aide aux courses, remplacements et services en tout genre. En dépit d’un nombre important de salariés touchés par le COVID, tous sont revenus le plus vite possible au travail pour aider leurs collègues. De cette crise inédite, notre équipe en ressortira marquée mais plus forte que jamais.

Cédric BENS, directeur de la clinique SSR Ambroise Paré (Bondy)

Un mot unanime pour traduire l’atmosphère de ces trois mois : l’HORREUR.

(…) Pour combattre cette Horreur , un mot se soulève : la solidarité exceptionnelle spontanée sans contrepartie. Voici venu le temps du covoiturage, d’un présentéisme sans faille, des messages de soutien de la part des familles, d’une relation plus authentique avec les résidents.

(…) Certes, il y a la fatigue intense, le sentiment d’être assommés, mais cette expérience a prouvé que nous étions capables de réussir en collectif. Cela restera, nous espérons, une belle histoire d’équipe et de groupe.

Chantal Merel, directrice de la résidence Saint Martin (Mougins)

Aujourd’hui, je suis apaisée. Je sais pourquoi je suis ici et je suis ravie de vivre ce confinement avec les résidents et le personnel de la Joliette.

A la Joliette, même en mangeant à distance de mes amis, même avec mon masque, mes gants, ma charlotte, mes sur-chaussures et ma blouse, je me sens proche d’eux. Il n’y a pas de distanciation entre nous puisque nous sommes sur ce navire ensemble qui doit continuer d’avancer. Le confinement prend alors tout son sens. Je n’ai pas l’impression de le subir. J’ai pu grâce à cette épreuve découvrir une équipe soudée qui a su faire face à une crise sanitaire mondiale dans la bonne humeur.

Marie, stagiaire directrice de la Joliette (Marseille)

Tel le diable, Nous te prêtons plusieurs noms,

(…)
Le plus dur aura été d’imposer à nos ainés, dans quelques mètres carrés, de rester confinés,
Aux proches et aux familles de s’éloigner,
De toutes ces mesures, certains se sont offusqués,
Force de reconnaitre que devant ta force à éteindre le souffle des personnes âgées,
Nous avions peut être bien fait.

(…)
Tu es encore là, affaibli, bientôt vaincu,
Peut-être reviendras-tu nous défier ?
J’espère seulement que de toi, nous tirerons des leçons,
Et que ceux qui savent si bien en donner,
Arriveront avec humilité à reconnaitre que dans cette période difficile,
Nous avons tous dû nous adapter.
Alors gardons bien à l’esprit que sans engagement, respect et cohésion
Nous ne pourrons, de rien, nous protéger…

Christelle Tremoulet, directrice de la résidence Bois Joli (Bonnetage)