22 juin 2020 - Newsletter

Témoignages : Les premières lignes s’adaptent

S’ADAPTER Par Christine Bertrand, animatrice au Moulin de Domèvre (Vaxy)

Avant le 17 mars, l’animation était une activité de groupe, le plus souvent joyeuse. On chante, on rigole, on se réunit pour échanger, jouer. On fait aussi la fête, musique, chants, spectacles… On se prend dans les bras pour danser. Tous ces gestes traduisent notre lien, notre complicité partagée.
Et puis… PATATRAS. Comme une mauvaise blague, il y a cette annonce qui fait grand bruit et nous plonge dans le silence.

Confinement. Une salle à manger vide, des couloirs où personne ne déambule. Des masques qui cachent le sourire, les charlottes vissées aux crâne… c’est un drôle d’univers.

La vie s’organise derrière les portes des chambres. Il faut opérer des changements. Passer à temps plein (oh que j’en ai rêvé !!). Mais que faire avec des résidents confinés ? Et sans la plupart de mon matériel ?

Et puis il y a quand même cette question qui me taraude : comment être dans cet état d’esprit de convivialité, de bonne humeur, de légèreté que génère l’animation en temps normal, alors que des dizaines de personnes sont envoyées en réanimation par ce maudit virus ? Moi je fais un lâcher de ballons, je propose des jeux sur la tablette… N’est-ce pas un peu futile au regard de ceux qui se battent pour sauver des vies ?

Et finalement, l’animation (l’animatrice ?) a trouvé sa place dans cette drôle de vie. Les passages en chambre, les histoires que l’on se raconte à deux, on se découvre sous un autre aspect, on prend le temps. Les activités individuelles, les activités à distance les uns des autres (mais qui finissent par se regrouper). Et puis les nouvelles technologies sont venues à notre secours : Skype, Messenger et autres nous ont permis de maintenir le lien avec les familles, de nous voir, de retrouver le sourire… sous le masque.

Nous avons su mobiliser de nouvelles ressources en gardant l’essentiel. Le contact avec les résidents a été primordial, ils se souciaient de moi, je leur apportais un petit « rayon de soleil » (merci Mr F. pour ce joli compliment).

Nous avons été bienveillants les uns envers les autres. Les petites attentions, le temps passé en promenade, les prises de rdv avec les familles ont fait de grandes joies et ce, malgré la télé qui continuait à diffuser de bien mauvaises nouvelles.

La petite bulle dans laquelle nous avons vécu des hauts et des bas m’a permis de voir les choses sous un autre aspect, avec plus d’écoute, plus de temps en individuel. Le côté humaniste de la vie en Ehpad a été privilégié et j’espère qu’il va perdurer.

Définitivement, le maître mot de cette période fut « ADAPTATION ».

Tenir malgré…

… la colère contre ce virus qui se répand, cette saleté de virus, qui nous oblige au confinement, à l’isolement.

… la peur, de l’attraper, de le transmettre, de mourir, de faire mourir. La peur de le transmettre chez soi.

… le découragement, « j’ai tout essayé… » , que va-t-on apprendre ce soir, ou demain ? Combien de cas encore ? Qui risque-t-on de perdre ?

… la fatigue, devoir tenir le corps de l’aîné, qui ne tient plus sur ses jambes, le laver et l’envelopper en respectant sa dignité, en allant au-devant de sa volonté de se laisser aller, devoir tenir moralement, propager de bonnes énergies et la croyance qu’un jour cette période se terminera et que nous ferons tous la fête avec Nancy D. ! Stéphanie LOTTIAUX, psychologue à la résidence Vaillant Couturier (Marly)

Parmi les situations qui ont marqué nos esprits : le retour des résidents en salle de restauration ou d’animation. Nous avions l’impression de revenir à la vie après l’avoir placée entre parenthèses.

Nous avons aussi été marqués par la confiance que nous ont accordée les familles, qui a généré un sentiment de « fierté ». Sentiment qui nous a fait prendre conscience que nous n’avions pas droit à l’erreur. L’équipe de la résidence Les Alpilles (Saint-Etienne du Grès)

Je pense que, quand on travaille avec des personnes âgées, on ne peut pas ne pas se battre. On a signé pour ça. A la vie, à la mort, tant que j’aurais pu, je serai restée pour eux, quitte à me mettre en danger. (…) Et quel bonheur de voir nos résidents touchés par le Covid revenir guéris. Ambaria, IDE

Venir travailler la boule au ventre, mais être là quand même. Venir restaurer nos résidents avec l’angoisse de les contaminer, mais être là quand même.
Venir avec la peur de perdre un de ses proches, mais être là quand même.
Venir s’occuper du bien-être de nos résidents en occultant sa propre famille, mais être là quand même.
Venir diriger une équipe changeante et faire comme si de rien était, mais être là quand même.
S’assurer que nos résidents aient le maximum pour leur confort en oubliant son propre confort, mais être là quand même.
Ne pas se ménager ni dans le temps ni dans l’espace, mais être là quand même.
Ne rien attendre en retour car telle est notre responsabilité, mais être là quand même.
Mener de front plusieurs batailles pour que les résidents ne manquent de rien, mais être là quand même.
Et si quelqu’un me disait : « et si c’était à refaire ? ». Je dirai non dans un premier temps, mais je serai là quand même bien-sûr car sinon à quoi bon faire ce métier ? Jean-Philippe, chef cuisine

Comme il est dur de changer nos habitudes méditerranéennes : ne plus s’étreindre, ne plus se serrer la main, ne plus s’embrasser. On se rend compte à quel point ce langage non verbal est essentiel pour nous. Qu’est-ce qui peut remplacer un câlin ? Quel mot ? Quelle phrase ? On ne sait pas en fait. Pourtant, il va bien falloir apprendre. C’est notre seule chance de ne pas laisser ce foutu virus entrer dans nos bronches. L’équipe de La Joliette (Marseille)